Nuit claire, neige éternelle.
Cela faisait à peu près quatre mois qu’il n’avait pas vu le jour, six mois qu’il n’avait pas fait l’amour à une femme, un an qu’il n’avait pas pris sa petite fille dans ses bras. Une infinie sensation de solitude le prit dès son réveil, à cet instant de semi conscience où l’on passe du rêve à la réalité, où l’on essait de se rappeler l’endroit où l’on se trouve, de se souvenir de sa vie là où on l’a laissée. Les gens qui voyagent beaucoup, ou qui déménagent souvent éprouvent souvent cette sensation déroutante de ne plus situer exactement où l’on se trouve à son réveil. Patrick faisait partie de ses gens là. Constamment en mission, chaque année dans un endroit différent, il avait parfois l’impression que sa vie réelle était encore plus tordue, et extravagante que ses rêves les plus fous.
Enfin en ce moment, il s’agissait plutôt d’un cauchemar. Ingénieur météorologiste, Patrick avait décidé de partir pour un an dans un des territoires les plus lointains et hostiles de ce que l’on appelle "les confettis" de l’empire français. Il se trouvait ainsi depuis près d’une demi année sur l’archipel des Crozet à quelques centaines de kilomètres du pôle sud. Avec lui sur cette île, uniquement une poignée de scientifiques, le médecin, le boulanger et le cuisinier.
Cet exile, il l’avait choisi, il l’avait même réclamé. Un an auparavant, sa femme l’avait quitté, et avait obtenu le divorce ainsi la garde de sa fille. Elle ne supportait plus de n’être avec lui qu’un ou deux mois dans l’année, de le voir constamment partir à l’autre bout du monde pour son travail. Il avait beau lui expliquer qu’en météorologie, il fallait se trouver au milieu des cyclones et des tempêtes pour avoir un travail intéressant, elle n’avait pas été convaincue. Elle l’avait quitté. Elle ne reviendrait plus. Il décida alors de partir plus loin qu’il ne l’avait encore jamais fait… Une terre isolée, hostile, là où n’y aurait pas de femmes pour lui rappeler qu’il venait de perdre la sienne.
Patrick finit par se lever une dizaines de minutes après que son réveil ait sonné. Il lui restait à peine cinq minutes pour se préparer avant l’appel et le déjeuner. Satanée vie militaire ! Il se dépêcha donc, et arriva au réfectoire à temps. Cette grande salle grise et neutre était la seule qui possédait de large baie vitrée donnant sur l’extérieur. La vue sur l’extérieure en été était absolument magnifique. La beauté sauvage de l’île déserte ne pouvait se comparer à rien d’autre. Mais à cet instant, en plein Juillet, le soleil n’apparaissait pour ainsi dire jamais. Et à travers les vitres, il ne pouvait apercevoir que les flocons de neige éclairés par les lumières extérieures et battus par le vent.
Après le déjeuner, Patrick eut une mauvaise surprise. L’appareil destiné à mesurer le vitesse des cyclones marins était en panne. Il fallait qu’il aille sur place la réparer. Il regarda dehors. Le vent devait souffler à 200 km/h, il devait peut-être faire moins quarante… Il frissonna. Puis, fataliste, rentra dans sa cabine pour s’équiper. Une fois dehors, le vent le frappa tellement fort, qu’il faillit s’effondrer par terre, la porte à peine ouverte. Mais il se reprit et parvint à se glisser dans sa jeep. La quinzaine de kilomètres qu’il parcouru jusqu’à sa destination lui semblèrent les plus longs de sa vie. Puis à nouveau, il dû affronter la tempête. Vingt pas, il les compta. Dix minutes dans le blizzard. Enfin dans la tour de contrôle, il ne lui fallu pas plus de quelques minutes pour détecter la panne et la réparer. Puis il s’attarda pour regarder dehors, par la fenêtre.
La neige avait fini de tomber, le vent avait fait disparaître les nuages. A présent une nuit claire et étoilée s’étendait à l’infini au dessus de l’épaisse couche de neige. Cette vue était si apaisante, si belle. Une image du néant. Il songea alors à sa vie, si compliquée, si mal fichue, si mal rangée. Ici la neige, lisse et pure, les étoiles, pâles et blanches. Tout était simple, tout reposait l’esprit. Une idée folle lui traversa l’esprit.
Et si j’en finissais ? Je me fais vieux, bientôt on ne m’autorisera plus à partir en mission. Je n’ai plus de famille, je ne compte pour personne. Ma vie c’était mon job. Quelle classe ce serait de mourir ici, sur cette belle étendue de neige blanche et purificatrice. Ce serait finir en beauté.
A peine eut-il émis cette pensée, le vent s’arrêta de souffler avec vigueur, et seul persista une douce brise presque agréable.
C’est une invitation. Une volonté divine. La mort m’appelle.
Il retira son manteau, sortit, et s’allongea sur la neige.
Il faisait nuit, il marchait dans une rue bordée de réverbères d’où émanait une douce lumière orangée. Il se sentait bien. Son cœur vide de toute peine, son corps libre de toute douleur. Il était surpris de se sentir en une aussi bonne forme. Il ne savait pas pourquoi cela l’étonnait, mais il n’en revenait pas. Le simple fait de ne pas souffrir le rendait heureux, mais il ne comprenait pas pourquoi non plus. Il avançait doucement à travers la nuit, et suivait les réverbères. Il ne savait pas où il allait, mais ne cherchait pas à le découvrir.
Soudain, il entendit tout doucement murmurer son nom.
Patrick… Patrick…
Il regarda autours de lui, mais ne vit personne. La voix semblait venir de lui, de l’intérieur de son esprit. Il entendait répéter son nom, de plus en plus fort, et cherchait à comprendre d’où venait cet appel. Tout à coup une douleur terrible le foudroya littéralement. Elle partait de la gorge, puis remonta au crâne. Ses oreilles se mirent à siffler abominablement, il eut l’impression qu’on lui comprimait le cerveau.
Patrick, Patrick !!!
La voix se fit de plus en plus insistante. Il souffrait. A présent, tout son corps le torturait, comme si on lui avait écorché chaque centimètres de sa peau. Il eut envie de hurler.
Patrick, Patrick ouvre les yeux, ouvre les yeux !!!!
Il ouvrit les yeux. Il n’était plus dans la rue sombre, mais dans la triste cellule médicale de la base. Encore dans les vapes, il entrevoyait des mains, des visages, des ustensiles qui passaient sous ses yeux. Mais il ne pensait à rien. A rien sinon sa souffrance qui le torturait. Puis le noir. Plus rien.
Bien plus tard, Patrick se réveilla dans le lit de la petite infirmerie de la base. Il avait toujours mal, mais avait retrouvé sa lucidité. Le médecin s’approcha de lui en souriant.
« Mais alors Patrick, que t’es-t-il arrivé ? On t’a retrouvé presque mort dans la neige. Tu as eu un accident ? Tu sais, on a failli te perdre !! » Patrick ne répondit pas. Sa gorge le faisait trop souffrir, il ne pouvait même pas remuer les lèvres.
Pourquoi m’ont-ils sauvé ? J’étais si bien mort. Pas de douleur, pas de peine… Je veux mourir !
Ces sombres pensées, il ne les prononça pas, mais l’expression de son visage était si explicite que le médecin les perçue.
« Patrick, je sais que ta vie n’est pas facile en ce moment. Tu es à un âge où il est difficile de se retrouver seul. Le quotidien ici n’est pas tous les jours évident. Tu as craqué. Mais la vie c’est aussi se battre quand ton univers s’effondre. Il faut savoir réinventer sa vie tous les jours. C’est compliqué souvent, dur parfois… Mais n’abandonne pas. Reste avec nous.
- Je n’avais pas mal avant que tu me ressuscite. J’étais bien, parvint-il à articuler, essayant d’oublier un instant sa douleur.
- Oui mais souffrir, c’est vivre encore ».
par Jess
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