Lundi 26 février 2007
Homo Erasmus et grand amour



    La fête battait son plein. Il était une heure du matin, et déjà certains se cachaient dans un coin pour vomir. La salle de spectacle du Tallink était surpeuplée. Sur l’estrade, une petite starlette estonienne chantait des chansons à la mode en play-back. Un luxe artificielle, faux même, donnait à l’endroit une allure de Lido « hard discount ». Des dizaines d’étudiants se gorgeaient d’alcool acheté en masse et bon marché au magasin duty-free du bateau. La plupart d’entre eux étaient des suédois d’une vingtaine d’année ayant payé la croisière uniquement pour pouvoir s’offrir une bonne cuite pas trop chère. Alex observait la scène en se pinçant les lèvres, déçu, et regrettant d’être venu. Lui, s’il avait accepté de suivre ses colocataires sur ce bateau, c’était effectivement pour aller visiter Tallinn, la charmante capitale de l’Estonie. Mais à présent qu’il regardait cette bande de soûlards à peine capable de tenir debout, il se demandait avec qui il irait en ville le lendemain à dix heure. Tous les étudiants seraient sans doute en train de cuver leur alcool dans leur cabine. 
    Devant lui, une grande suédoise, belle, blonde, au teint artificiellement hâlé par de multiples séances uv se faisait draguer par un petit français prétentieux. La scène avait quelque chose de caricatural, tout comme les personnages impliqués. Mais à vrai dire, les préjugés ne reposent pas sur rien. On peut être ouvert d’esprit, et considérer que l’idéal de la suédoise poupée Barbie est avant tout un terrible cliché, la vie cependant s’amuse souvent à donner raison aux préjugés. En six mois à Stockholm, il avait croisé plus de belles grandes blondes à forte poitrine que de tout le reste de sa vie à Paris. Et le français… Brun, les cheveux habilement relevés en pique avec du gel, un sourire niais aux lèvres, un jean Diesel, un t-shirt noir Ralph Lauren… le parisien arrogant signé.
    Tous deux était des spécimens de ce qu’Alex avait surnommé les homo Erasmus. L’homo Erasmus en général évolue en troupeau, dort beaucoup mais uniquement de jour – c’est un animal nocturne- et se trouve généralement à proximité d’une source d’éthanol.  Il fait en général très attention à son apparence, en particulier quand c’est une femelle, et se préoccupe peu des examens… à raison sans doute. L’homo Erasmus a aussi cette incroyable faculté de se muer en individu charmant lorsqu’il est pris en particulier. Il ne sévit qu’en groupe. Alex se trouvait complètement perdu au milieu de cette meute. Il ne partageait en effet ni leur jeux ( qui vomira le premier ou qui boira le plus vite quinze chots de Tequila étant parmi les plus prisés), ni leur moyens de communication (dialecte composé d’anglais d’aéroport, d’espagnole de bar tapas, du français de « Moulin Rouge » et surtout d’onomatopées alcoolisées du type ahh heuuuu guuuuh) et se sentait terriblement seul dans cette foule hostile qui le considérait comme un intrus.
    Alex faisait parti des « garçons gentils ». Tout le monde en connaît au moins un ou deux. Il s’agit de ces garçons, timides, profonds dans leur sentiments et très –trop ?- respectueux des filles. Il ne savent jamais comment s’y prendre, et laissent en général passer les occasions d’avoir des relations avec le sexe faible par manque de confiance en soit. Ils feraient d’excellents maris. Mais ils ne savent pas se montrer, se mettre en valeur et ne font donc pas de bons « mecs » pour des filles qui souvent cherchent plus à s’amuser qu’à éprouver de grands sentiments. Bien sûr parfois, le « gentil garçon » trouve une fille capable de l’estimer à sa juste valeur, et en général dans ce cas là, elle ne la lâche plus, car ces garçons sont des perles, de l’or pur. Ils sont comme ces diamants qui n’ont pas encore été taillés mais qui derrière leur traits grossiers cachent le plus grand trésor du monde. Ils ont simplement besoin d’avoir quelqu’un pour leur donner confiance en eux, pour leur faire découvrir les trésors qu’ils ont en eux. En quelques mois, ils se transforment, se redressent, se font une place dans la meute. Dès lors plus rien ne les distingue extérieurement des homo Erasmus, si ce n’est qu’ils sont à mille kilomètres au dessus, qu’ils évoluent intérieurement dans un autre univers.
    Alex se soir là était vraiment malheureux, il regardait tout le monde s’amuser autour de lui, et ne savait pas quoi faire de ses dix doigts. Il tentait de se dandiner gauchement au rythme d’une méchante musique beaucoup trop forte, mais personne ne venait le voir, ni ne lui adressait la parole. Au bout d’une dizaine de minutes, la coupe fut pleine, il sortit sur le pont. La nuit était claire, magnifique, elle s’étendait à l’infini suivant la masse sombre de la mer jusqu’à l’horizon. Il s’accouda sur le rebord, et observa l’écume des vagues qui s’écrasait doucement le long du bateau. Enfin il respira plus facilement, il était seul, il était bien.
    Mais bientôt, il aperçut une ombre s’approcher de lui. C’était une petite jeune fille. Une petite brunette, française, ou espagnole, peut-être italienne.
«  Ce que ça peut être ennuyeux ces soirées où tout le monde ne pense qu’à boire… lui déclara-t-elle dans un anglais typique de français
- Tu trouves aussi ? lui répondit-il en français
- Oui, les gens ne sont plus les mêmes, ils ne sont plus capable d’aligner trois mots…»
    Il lui sourit. Elle s’accouda, regarda la mer, les étoiles, les oiseaux. Il faisait bon, l’air était pur et frais. Ils restèrent ainsi tous deux une heure peut-être. Puis elle lui déclara qu’elle allait se coucher pour ne pas être fatiguée le lendemain et pouvoir visiter correctement la ville. Il proposa qu’ils se retrouvent au restaurant pour prendre un café, un Wienerbröd et ensuite passer la journée ensemble. Elle accepta, et lui adressa même un radieux sourire en prime. Il retourna aussi à sa cabine peu après.

La journée du lendemain devait être la première d’une longue et belle histoire d’amour. Une histoire toute simple, de celles qui ne sont pas intéressantes à raconter, mais si merveilleuses à vivre.

   

par Jess publié dans : Nouvelles
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