Juliette, as-tu du cœur ?
Elle avait mis un long manteau ample et gris, des lunettes noires, et enfilé un foulard sur sa tête. En cette froide journée ensoleillée, un tel accoutrement ne semblait pas trop surprenant. L’hiver touchait à sa fin, mais les températures n’étaient pas encore remontées. Ou bien était-ce en elle que tout était glacé ? Elle ne savait plus très bien, elle était perdue. Elle avait pris le tout nouveau tramway, pour se rendre discrètement à la Porte de Versailles. Là, d’immenses affiches exhibaient la star du moment Nicolas Sarkozy , sourire bienveillant aux lèvres, air sérieux, regard…un brin condescendant. Son visage ainsi dévoilé en de gigantesques dimensions apparaissait aux passants, selon les individus, les affinités, les caractères, impressionnant, monstrueux, grotesque, effrayant, majestueux. Ses traits dessinés en des proportions colossales inspiraient à la fois respect et inquiétude. Certes, Nicolas Sarkozy s’imposait à beaucoup comme un homme fort, néanmoins, certains pouvaient se demander si à l’instar du Leviathan, il ne profiterait pas de son pouvoir pour imposer sa loi aux autres.
Mais pour elle, cette image éveilla avant tout un sentiment de peur, et de la pire peur qui soit : celle que l’on éprouve à l’encontre de soi même. Cette effroi terrible que l’on a quand on se rend compte que l’on pense ce à quoi on n’a pas le droit de penser, que l’on ressent des émotions interdites, impossibles, inimaginables même. C’est la peur de la mère de famille qui tombe amoureuse du bel inconnu qui la sort de son agréable, mais monotone quotidien. Celle du curée qui tombe amoureux de la blonde et fraîche bergère. La peur enfin de Roméo qui se voient pris au piège de l’amour qu’il voue à Juliette. Cette peur qui nous jette face à nos contradictions, mais nous pousse à aller toujours plus loin, dans cet incompréhensible élan qu’a tout homme à chercher inconsciemment le néant. On peut appeler cela recherche de l’aventure, fuite du quotidien, besoin d’épanouissement, c’est avant tout par nihilisme que l’on a tendance à vouloir détruire sa vie sans s’en rendre compte.
Tout cela elle le savait. Elle savait aussi que sa présence en ce lieu risquait de compromettre à jamais. Pourtant, elle restait. Elle voulait le voir, l’entendre, lui parler peut-être aussi. Elle voulait sentir autour d’elle toute cette foule qui aimait l’homme le plus cher à son cœur. Elle voulait vibrer de concert avec eux, rire de ses plaisanteries, retenir son souffle en l’écoutant faire ses promesses de grand hommes. Incognito dans cette masse, elle venait le vénérer. Bientôt dans un des grands halls de la porte de Versailles, le quatre sans doute, Nicolas allait prononcer un discours. Il allait comme à son habitude mobiliser ses troupes, enthousiasmer ses militants, éclairer de ces préceptes toutes ces âmes qui lui sont vouées. Elle était si amoureuse, elle en devenait lyrique… Un peu trop sans doute. Elle se surprit à sourire.
La journée passa comme dans un rêve. A la fois longue parce que l’on vit beaucoup d’expériences merveilleuses, à la fois terriblement trop courte quand on se rend compte que c’est déjà fini. Il était déjà 18h, elle devait rentrer au plus vite rue de Solférino. Ces propres sympathisants l’y attendaient sans doute depuis des heures… Cette fois-ci, elle demanda à son chauffeur de venir la chercher dans sa voiture de fonction aux vitres teintés. Une fois l’intérieur, elle retira son manteau, ses lunettes, et se recoiffa correctement.
Une fois arrivé, le père de ses enfants vint lui ouvrir la porte de la voiture. Elle lui adressa, à lui et tous les militants qui l’entouraient et qui l’avaient guettée depuis si longtemps, un sourire… royal. Elle sortit, tout le monde la fêta, scanda son nom « Ségolène, Ségolène !! » Elle fit semblant d’être au comble du bonheur. Mais intérieurement elle pleurait.
par Jess
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