Vendredi 9 février 2007
Dieu est-il mort ?




Dieu est mort. Ainsi as-tu parlé Zarathoustra....
Zarathoustra, t’es-tu déjà promené en bas de ta montagne, là où vivent les pauvres mortels? Tu vis au delà des nuages, ils te gâchent toute la vue. Et si tu descendais un peu voir le monde?

Il y a une vingtaine d’année, Zarathoustra s’est décidé à venir sur Terre. Un petit bébé rougeâtre naquit alors. Avec le temps, il devint un grand garçon frêle, pâle et triste. Rien autours de lui ne semblait l’intéresser, il passait le plus clair de son temps plongé dans ses pensées. Il menait une vie de contemplation, en bon philosophe qu’il était. Le matin il se levait, faisait à la manière d’un automate toute les formalités nécessaires à maintenir son corps sain - toilette, habillage, déjeuner- puis allait à l’école, rêvassait durant les cours comme aux récréations. Puis il rentrait, renouvelait les formalités matinales et enfin s’enfermait dans sa chambre pour méditer toute la nuit. Ses parents s’inquiétait beaucoup à son sujet. Les psychiatres l’avaient diagnostiqué autiste léger. Ils auraient aimé l’aider, mais Zarathoustra leur faisait peur avec ses grands yeux noirs constamment perdus dans le lointain. Et puis, il ne parlait pas. Il ne prononçait que le minimum de mots possible, juste assez pour pouvoir vivre une existence à peu près normale. Jamais n’était sorti de sa bouche une phrase inutile. Ses parents avaient abandonné. Il le logeaient, le blanchissaient, le nourrissaient et s’estimaient déjà bien bons d’accorder tant de faveurs à un enfant qui leur était pratiquement un inconnu.

Le jour où j’ai retrouvé Zarathoustra nous nous trouvions tous deux dans l’avion, il était assis à côté de moi. Il semblait excité, son regard était perturbé, comme s’il était en train de vivre un tournant dans sa vie. Puis il s’endormit. Ses traits se détendirent, un doux sourire se forma sur son visage. Un petit ange. Un souffle divin semblait émaner de lui à chacune de ses respirations. Une heure plus tard, je dus le réveiller, on atterrissait. A l’aéroport, il récupéra une valise qui semblait peser à peu près quinze fois son poids. Il avait aussi beaucoup d’autres sacs, comme s’il était parti définitivement. Je lui proposai mon aide, il accepta d’un signe de tête. Je l’accompagnais jusqu’à son taxi. Il me proposa alors de monter avec lui. J’acceptai.

Une fois dans la voiture, je lui demandais le plus simplement du monde :
« Comment vas-tu Zarathoustra ? » Il me regarda fixement, manifestement étonné.
« Personne ne m’avait encore jamais appelé comme cela. Comment me connais-tu ?
- C’est moi qui t’ai demandé de venir, tu m’as promis que tu le ferai, t’en souviens-tu?
 - Oui. Qui es-tu ? Pourquoi m’as-tu fait descendre ? Je suis malheureux ici. Je me sens seul. Dans ma montagne, il n’y avait personne, je ne savais pas ce qu’était d’être avec des gens. Etre seul au milieu d’une foule, c’est ce qu’il y a de pire au monde. Je veux retourner dans ma solitude d’ermite.
 - Avant Zarathoustra, je dois te montrer quelque chose.
- Mais qui es-tu ? »
Je ne lui répondis pas, il aurait sans doute pris peur.

Le taxi s’arrêta devant un hôtel quelconque, au bord de l’autoroute. Nous sortîmes. Sans que je ne lui demande rien, il prit une chambre double et je montai avec lui, en silence.
« Que comptes-tu faire à présent que tu as quitté ta famille ? lui demandai-je
- Comment le sais-tu ?
- Je sais. Je te connais. Je t’ai appelé ici, et j’attendais de te retrouver. A présent c’est fait, nous avons beaucoup de chose à nous raconter.
- Je voulais monter en haut de cette montagne, m’y installer, et y rester jusqu’à ce ma vie sur Terre s’achève.
 - Tu n’as donc rien appris ici bas ?
- Rien que je n’aurais pu apprendre là haut. »
Je savais que Zarathoustra n’aimait pas parler. Il avait fait un immense effort en répondant ainsi à mes questions. Je le laissais donc à ses pensées, jusqu’au lendemain. Je m’allongeai dans mon lit, et songeai.

Le lendemain matin, je lui demandai de me suivre. Nous sortîmes tous deux et marchâmes le long de la route. Nous longeâmes des champs de blés brillants sous la lumière du soleil. Puis nous nous retrouvâmes au bord de la mer. L’eau était turquoise, presque émeraude, et dans le ciel volaient de gracieux oiseaux blancs. Le soleil de coucha derrière l’horizon, nous marchions toujours. Puis nous traversâmes un désert de neige, sous les étoiles. Tout était calme. Pas un son ne venait nous perturber dans notre contemplation. La lune était pleine, et brillait à en faire luire la neige. Le ciel n’était pas noir, mais bleu sombre, et l’on y comptait des étoiles jusqu’à l’infini. Le soleil se releva, nous continuions à avancer. Nous continuâmes ainsi, nuit et jour, sans nous arrêter pendant près dix ans. Je le conduisis partout sur cette Terre, pour qu’il puisse en voir toutes les beautés. Jamais, nous n’échangeâmes un mot.

A la fin de la dixième année cependant, il s’arrêta. Je me retournai, curieux. « J’ai compris. » Il n’en dit pas plus, mais je savais que j’avais accompli ma mission. Nous nous quittâmes, moi satisfait, lui plus heureux qu’il ne l’avait jamais été. Il avait vu toutes les splendeurs de cette Terre et avait compris que notre monde était un miracle.

Le soleil couchant sur un lac gelé recouvert de neige. Une douce brise rapportant les milles senteurs de l’océan. Les étendues sans fin du désert. Une tempête sur la mer. La rosée sur l’herbe dans la fraîcheur du matin. Le silence de la nuit. Un rayon de soleil caressant le visage. Un feu de camps, son crissement, son odeur, sa chaleur. Notre monde est un miracle. Notre monde est divin.
Zarathoustra remonta alors sur sa montagne et pria.
Et moi, je l’entendis et le bénis.
par Jess publié dans : Nouvelles
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