Samedi 27 janvier 2007

Etrange

Sur le Boulevard Saint Michel, pas loin de la station Cluny se trouve la librairie où l’on peut faire les meilleures affaires de Paris. La plupart des livres y sont d’occasion et ne coûtent pas beaucoup plus cher qu’un ou deux euros. Anna venait souvent avec ses copines chez Boulimier  pour « faire le plein de bouquins », comme elles disaient. Ce jour là, elle allait sortir bredouille quand tout à coup, une bande dessinée attira son regard. De loin, elle croyait qu’il s’agissait d’un de ces traditionnels « Martine », avec sa couverture rose et sa petite fille à  jupette. Mais, quand elle y fit plus attention, elle se rendit compte qu’il y avait écrit à la place « Anna », et que la fillette en couverture lui ressemblait incroyablement.

« Alors Anna, tu viens ? , lui demanda son amie Andrea

- Un instant, juste le temps d’acheter une babiole. »

Deux minutes plus tard, les deux jeunes filles se retrouvaient sur le boulevard, un doux rayon de soleil leur caressait les joues. Elles décidèrent de profiter du beau temps pour faire un petit pique-nique. Elles allèrent s’acheter un chwarma chez un des nombreux grecs de la rue de la Huchette , puis descendirent le « Boulmich » jusqu’à la Seine. Là elle longèrent le quai sur quelques mètres, puis s’assirent au Parvis de Notre Dame. Elles étaient tout simplement heureuses. Elles hésitèrent à aller prendre une petite glace à la terrasse d’un café, puis se dirent que décidément, c’était honteux de profiter ainsi d’un beau mois de juin à Paris quand tant de gens autours d’elles travaillaient sans relâche. Béni soit le temps des études… Elles se séparèrent cependant, et Anna pris le RER B jusqu’à Denfert-Rochereau où elle habitait.

Une fois dans sa petite chambre d’étudiante, elle se rappela la bande dessinée qu’elle venait d’acheter. Elle alla se préparer un bon petit thé à la cannelle, alluma la radio, et se vautra délicieusement dans son fauteuil. Mais lorsqu’elle ouvrit la première page, et vit la première image, ses yeux s’écarquillèrent et elle sursauta si brutalement qu’elle faillit renverser tout le contenu de sa tasse sur le fauteuil. Ce n’est pas possible ! s’écria-t-elle à haute voix ne pouvant retenir sa surprise. Ce n’est pas possible… Elle répéta cette phrase de plus en plus fort, de plus en plus nerveusement à mesure que sa surprise laissait place à une angoisse grandissante.

Sur la première image, elle se voyait elle même, chez Boulimier, en train d’acheter une bande dessinée. En arrière plan, elle pouvait distinguer Andrea, habillée de son jean et de sa petite veste en cuire, comme le matin même. Puis elle se voyait flâner dans les ruelles du quartier latin, acheter un Kebab et se diriger vers les bouquinistes, sur les bords de Seine. Toute sa matinée à Paris défilait ainsi sous ses yeux. Tout y était exactement identique: les hautes tour de Notre Dame se dressant fièrement vers un ciel bleu pur, les musiciens de rue, les jeunes gens faisant des prouesses sur leur rollers. Rien ne manquait. C’était incroyable. Alors qu’elle arrivait à la page où elle se voyait avachie sur son fauteuil, elle entendit le téléphone sonner. A  regret elle se leva pour décrocher, elle était curieuse de savoir si cette bande dessinée connaissait aussi bien son futur que son passé.

« Salut Anna, c’est Antoine, ça te dit de nous retrouver ce soir sur les Champs Elysée vers 7h, on veut faire une soirée Hagen Daas.

-         Il y aura qui ?

-         Tout le monde j’espère, on verra bien 

-         Bon,je pense que je viendrai ».

Le combiné reposé, Anna se précipita sur sa mystérieuse bande dessinée. Elle tourna la fameuse page. Premier dessin : un téléphone qui sonne. Puis, toute sa conversation décrite. La jeune fille ne savait plus que penser. Deviendrais-je folle ? Il y a quelque chose de surnaturel là dedans… Ce n’est pas possible ! Elle ne comprenait pas. Serais-je tombée sur un livre magique, capable de me prédire mon avenir ? L’excitation commençait à prendre le dessus sur la frayeur. C’est génial !!! J’ai un livre magique !!! Elle lue la suite. Elle se voyait prendre le métro jusqu’aux Champs Elysée. Elle remarqua que sa meilleure amie, Andréa ne viendrait pas.

Par superstition ou plutôt pour ne pas briser la magie du moment, elle décida de mettre la petite robe noir qu’elle était censée avoir d’après la bande dessinée. Lorsqu’elle arriva à destination, devant le Hagen Daas des Champs, c’est à peine si elle fut étonnée de voir tous les amis prévus par la bande dessinée, habillés tels qu’elle l’avait décrite. Andréa n’était pas là. Il montèrent à l’étage, et se mirent à une table donnant sur l’avenue, comme convenu dans le livre. Anna n’en revenait pas. A croire que finalement la magie existait…

« Je te sens pensive, lui dit Antoine, quelque chose ne va pas ?

- Oh, ce n’est rien… »

Anna ne savait pas si elle devait avouer son secret à ses amis ou non. Elle avait peur qu’ils ne la croient pas, ou qu’ils se moquent d’elle. Pourtant, elle avait du mal à contenir son excitation, et elle n’avait jamais su garder des secrets. Elle finit par se décider.

«  Vous croyez à la magie vous ? » demanda-t-elle.

Ils se regardèrent en pouffant, à la fois étonnés et curieux.

«  Moi j’aime bien Harry Potter, déclara gentiment une de ses amie, Sarah.

-         Je ne parle pas de cela. Je veux dire, à la vraie magie dans la réalité. Comme par exemple des livres qui prédisent l’avenir.

-         Moi j’ai un lave-linge qui me dit tous les jours la météo ! lança Antoine, un sourire en coin

-         Et moi, ma voiture, elle avance toute seule, ce sont les extra terrestres qui l’ont envoûtée… continua Sarah dans un fou rire

-         Ne vous moquez pas de moi !!!!! J’ai un vrai livre magique, et je peux vous le prouver !»

Ils éclatèrent tous de rire. Exaspérée de ces moqueries elle sortit la bande dessinée de son sac et leur montra fièrement comme celle-ci était capable de prédire l’avenir. Ils ne semblèrent pas plus convaincus. Au contraire, plus elle insistait, plus elle apportait des preuves, plus ils riaient. Elle commençait à s’énerver. Pourquoi ne la croyaient-ils pas ?

« Anna, commença Antoine, entre deux fou rires, on t’a fait une blague !

-         Pardon ?

-         On a demandé à un ami dessinateur de BD d’écrire cela. On savait que tu l’achèterais si on la mettait sous ton nez. On a tout préparé pour que ça se passe comme c’était écrit ! »

Ils riaient tous à s’en décrocher la mâchoire. Elle fut bien obligée de faire de même. Malgré tout, elle était un peu déçue. Un instant, elle y avait cru.

           

 

 

 

Cependant, le lendemain, quand elle rouvrit sa bande dessinée, une nouvelle page était écrite.

par Jessica Ramani publié dans : Nouvelles
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