Vendredi 19 janvier 2007

Une prière




    Une  terre rouillée par le soleil. Un sable rouge brûlant les pieds à chaque pas. Ma terre, mère nourricière. Ma terre, mère ingrate au sein brûlant d’où ne coule que sueur et sang. Terre que j’aime autant que je hais.
    La nuit fut belle, une nuée d’étoiles constellaient encore le ciel. Il a fait bon.  En tendant l’oreille, Ningura pouvait percevoir le crissement des herbes après le passage d’un serpent et le pas léger de petits marsupiaux à la recherche de leur nourriture. Dans le ciel, une ombre passa devant la lune, une chouette du désert. Mais bientôt, le soleil se lèverait. La terre alors s’embraserait de mille flammes roses rouges et oranges. Uluru, la Montagne sacrée s’éveillerait et se parerait de ses plus beaux atours. Elle délaisserait sa robe grise de la nuit pour un habit d’or et de lumière. Ningura espérait qu’en ce chaud matin de décembre, Uluru daignera écouter sa prière. Doucement il s’assit sur le sable, ménageant ses frêles jambes brunes, fatiguées par la marche et vieillies par le temps. Cinquante ans. Voilà cinquante ans qu’il vivait seul avec sa femme dans le bush australien.
    Il ferma les yeux et des dizaines d’images s’imposèrent alors à son esprit. En premier, celle d’une toute jeune fille d’à peine douze ans, Nyadbi, l’amour de sa vie. Puis, la faute, le sacrilège. La fuite. L’amour. La souffrance. Sa vie défilait sous ses yeux comme un film, et il se surprit à n’avoir finalement ni remord ni regret. Sa vie avait été marqué dès sa quinzième année par le sceau du Péché suprême, et pourtant il était satisfait. Il avait payé, payé très chèrement les conséquences de son crime : avoir aimé. Il avait dû fuir sa tribu à un âge où l’on sait à peine chasser, puiser les sources souterraines, creuser sous la terre pour trouver des insectes. Nyadbi avait quand à elle dû tout apprendre toute seule : quels étaient les serpents dangereux, lesquels étaient comestibles, sous quelles plantes se trouvaient les chenilles blanches, source première de l’alimentation du désert. Elle et Ningura avait commencé par mourir de faim, et ne manger que des plantes jusqu’à ce qu’ils finissent par acquérir le savoir-faire du désert. Sans l’amour fou qu’ils se vouaient l’un l’autre, ils auraient certainement péris avant leur vingtième année. Mais la passion est une force inestimable, et malgré la faim, la soif, la douleur et la peur, ils survécurent seuls dans le désert. Cinquante ans. Une vie.
    A présent, c’était fini. L’arrivée de l’homme blanc avait décimé leur tribu, ruiné leur croyance. Ils avaient construit des villes et apporté de la viande dans des quantité qu’il croyait impossible. Les blancs en mangeait tous les jours. Le Sacrilège n’existait plus. Ils n’étaient pas chassé de leurs villes  comme ils l’avaient été de tous les villages aborigènes qu’ils avaient croisés sur leur chemin. A présent Ningura pouvait boire tous les jours. On lui donnait même de la nourriture. Mais il voulait mourir. Il n’avait plus de raison de vivre : Nyadbi était morte. C’était ce qu’il était venu demandé à Uluru. « Montagne sacrée, accepte de nous réunir moi et Nyadbi pour le reste de l’éternité. Pardonne nous pour notre péché. Il nous a coûté notre vie. Epargne-nous dans la mort ».
    Longtemps il resta ainsi assis sur le sable. Il priait. Il savait combien il avait fauté, combien il ne méritait pas le bonheur après la mort. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher d’espérer, d’y croire. Il se disait que peut-être les dieux avaient eu la clémence de leur infliger un enfer sur Terre, un enfer prolongé, un enfer de cinquante ans, pour leur permettre un vrai repos dans l’au delà. Il se souvint du jour où ils avaient été récupéré par l’homme blanc, deux ans auparavant. Ce jour là, il aurait dû mourir. Il s’était cassé la jambe en tombant d’un rocher, et sa plaie mal soignée s’était terriblement infectée. Il ne pouvait plus bouger, et restait allongé à même le sol. Il passait ses journées à chasser mouches et fourmis qui le dévoraient tous les jours un peu plus. Nyadbi, la malheureuse devait travailler pour deux. Elle partait tôt le matin, et marchait toute la journée pour trouver quelques chenilles. Puis le soir, elle rentrait avec leur frugal repas. Cela dura près d’un mois. Mais Ningura s’affaiblissait de jour en jour, et perdait de plus en plus de sang.
        Au moment où les hommes blancs avaient fini par les retrouver, il ne pouvait plus seulement ouvrir les yeux et ne se nourrissait presque plus. Nyadbi quand à elle était au delà du simple stade de l’épuisement à avoir ainsi parcouru des centaines de kilomètres pour leur retrouver seule de quoi manger. Ils furent tous deux emportés à l’hôpital. Mais alors que lui se remettait de jour en jour, sa jambe enfin correctement soignée, elle sombrait jour après jour dans une sorte de longue agonie désespérée. Elle se cessait de répétait « Tout cela pour rien… tout cela pour rien ». Les hommes blancs ne comprenaient pas. Son corps était en bonne santé, et pourtant elle se mourrait. Ils tentèrent tout ce que leur médecine pouvait faire pour la sauver, mais, un mois après notre arrivée dans la petite ville d’Alice Springs, Nyadbi mourut, de désespoir.

    Notre péché avait fini par la tuer, avec cinquante ans de retard. Personne ne comprit ce qui avait provoqué cette mort si mystérieuse, si scientifiquement inexplicable. Moi je savais. Elle mourrait de son erreur de jeunesse, de son amour interdit. Toute notre vie, nous avons souffert, car nous avions violé le pire des tabous de notre peuple. Si jamais on nous avait retrouvé, nous aurions été condamné à avoir les yeux crevés puis à mourir ainsi abandonnés dans le désert, à la merci des serpents et des dingos. Nous avions passé notre vie à fuir. Or depuis peut-être trente ans, le danger n’existait plus. Notre village avait été dévasté par l’homme blanc, et notre tribu dispersée. Plus personne n’aurait seulement songé à nous punir tel que nous le méritions. Mais nous, trop effrayés du danger, nous n’avions eu de cesse de partir toujours plus loin, dans les régions les plus arides, les plus abandonnées, là où il n’y avait personne, et donc pas de danger. Toute cette souffrance, cette vie de damnés aurait pu nous avoir été épargnée si nous avions su. C’est cette découverte qui a tué Nyadbi. A présent c’est à mon tour de mourir puisque ma vie n’a pas de sens sans elle. Oh Montagne Uluru, permets-moi de rejoindre en paix Nyadbi, mon amour, ma femme, ma sœur.

par Jessica Ramani publié dans : Nouvelles
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