Mercredi 10 janvier 2007
Nuit de Noces ?





        Jochen ne trouvait pas sa ville vraiment belle, mais il l’adorait. Étudiant en musicologie, amateur d’art, il était tous les jours subjugué par les charmes de la vie à Berlin. Ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était de s’offrir une place de théâtre ou d’opéra bon marché. À trois ou quatre euros la soirée, il pouvait se faire plaisir presque tous les jours.

        Ce soir-là, il avait décidé d’aller voir « Les Noces de Figaro » au Staatsoper, l’opéra situé sur la principale artère du centre-ville, Unter den Linden. Il prit le vieux tramway datant de la Guerre Froide pour arriver à Alexander Platz, et ensuite remonter l’avenue jusqu’à l’opéra. Il aurait pu prendre le bus et arriver juste en face de sa destination, mais il préférait profiter de l’ambiance de Berlin le soir. Sur Alexander Platz, là où se trouve la fameuse Fernsehturm, il se mêla comme à son habitude à la foule des passants et s’acheta un hot-dog. Puis il contourna la tour, et flâna sur Unter Den Linden. Il trouvait à cet endroit un charme tout particulier. En effet, depuis la réunification, les différents gouvernements avaient décidé de redonner à Berlin son visage glorieux de capitale de Prusse. Ils avaient donc fait reconstruire à l’identique tous les bâtiments historiques détruits pendant la guerre. La nuit, tous ces bâtiments se dressaient hauts et fiers, illuminant le boulevard de leur jeune beauté factice. Rien ne jurait plus avec cette architecture que les bâtiments modernes d’Alexander Platz, purs produits des année 1970. Si on avait pu tous les pendre ses architectes avant qu'ils ne sévissent...
        Arrivé à  mi-hauteur du boulevard, Jochen entra dans l’Opéra, bâtiment apparemment du XIX, mais détruit puis reconstruit à deux reprises pendant la guerre. En effet, les alliés connaissant la passion que vouait Hitler à l’opéra, prirent un malin plaisir à le prendre pour cible à plusieurs reprises, en particulier lorsqu’ils s’aperçurent que le dictateur l’avait fait rebâtir à l’identique. Il monta au quatrième étage, pour s’asseoir comme à son habitude au perchoir… Oui, pour trois euros il ne faut pas s’attendre à l’orchestre… Autour de lui, les chaises se remplissaient au fur et à mesure, dans une atmosphère de plus en plus fiévreuse. Il aimait cette ambiance qui précède le spectacle, cette impression que l’on a d’être quelqu’un d’exceptionnel profitant d’un loisir dont seuls les grands, les riches peuvent bénéficier. Le luxe, les sièges rouges, les belles dames bien habillées, il adorait tout cela.
        Juste en face de lui, une jeune fille, pas vraiment une dame, vêtue qu'elle était d’un jean et d’un t-shirt noir tout simple, venait d’attirer son attention. Elle était petite, menue, et terriblement excitée. Installée comme lui au dernier balcon, elle avait eu la malchance de se trouver à une place où l’on ne voit que la moitié de la scène une fois correctement assis. Elle était donc debout, et tellement penchée en avant pour pouvoir voir l’estrade que Jochen avait peur qu’elle ne tombe sur l’orchestre. Lui faisait toujours attention de se mettre sur les places situées le plus sur le côté. De cette manière, en s’installant non pas sur son siège mais sur l’escalier, on pouvait voir confortablement toute la scène. La petite jeune fille lui plut, elle lui rappelait sa première soirée ici, quand il avait été lui aussi tellement frustré de ne pas pouvoir apprécier confortablement le spectacle. Ce soir-là, il s’était fait un de ces torticolis !
        Il eut donc pitié. Le spectacle ne commençait que dans un quart d’heure, il avait largement le temps d’aller la chercher et l’installer à côté de lui sur son escalier. Il se dirigeait vers l’aile opposée, quand il se rappela qu’au quatrième étage, il n’y avait pas de couloir direct allant des deux extrémités de l’opéra. Il dut donc descendre un étage, traverser tout le couloir pour enfin remonter rejoindre la demoiselle. Quand il s’approcha d’elle il remarqua deux choses qui lui avaient échappé en quand il l’avait regardée de loin. D’abord, elle sentait un délicieux parfum, certainement français. Ensuite, elle avait des yeux bruns magnifiques qui brillaient comme des étoiles. Pour l’aborder, il lui effleura l’épaule, puis lui proposa de venir à côté d’elle pour mieux voir la pièce. Elle lui répondit qu’elle ne comprenait pas l’Allemand. Il lui demanda alors pourquoi elle lui répondait dans cette langue.
« Ce sont les seuls mots que je connais, avoua-t-elle en anglais
- Je n’ai à vous proposer qu’une marche d’escalier, mais si cela vous intéresse, on pourrait s’y asseoir tous les deux. C’est le seul moyen de voir toute la scène depuis le dernier étage…
- Natürlich ! Das ist wunderbar ! »
        Il sourit, décidément cette petite Française, (elle avait un accent à couper au couteau, impossible à ne pas reconnaître) était terriblement charmante. Elle le suivit donc reconnaissante, un large sourire aux lèvres et ils recommencèrent le périple menant à l’autre côté de l’opéra. Entendant les cloches indiquant le début du spectacle sonner, ils se mirent à courir, riant comme des enfants Vite ils s’assirent sur les fameuses marches de Jochen, et le rideau se leva... Le spectacle était de très bonne qualité. L’opéra charmant, comme l’on pouvait s’attendre pour du Mozart, la mise en scène ingénieuse, et les chanteurs excellents. Pourtant Jochen ne prêta aucune attention aux espiègleries de Scapin, n’eut aucun intérêt pour le solo de la comtesse, qui pourtant s’époumonait sur les aigus. Il n’avait d’yeux, d’oreilles et d’attention que pour son inattendue compagne. Manifestement, c’était une passionnée de musique et d’opéra comme lui. Elle ne lâchait pas des yeux la scène, riait, pleurait, fermait les yeux d’émotion. Elle avait un visage merveilleusement expressif, un sourire craquant. Elle était mince, jolie… À l’entracte, il était amoureux.
        Ils sortirent tous les deux dans le couloir pour se dégourdir les jambes et discuter un peu. Il apprit ainsi qu’elle était étudiante et était venue rejoindre une amie qui habitait à Berlin depuis un an pour y faire ses études. Elle ne restait que quelques jours, et voulait donc profiter un maximum de la ville. Elle connaissait bien la musique, la littérature, elle était intelligente et passionnante à écouter. À la fin de l’entracte, il était fou amoureux. Deuxième acte. Tombée du rideau. Salutations. Applaudissements. Tout ceci s’était passé pour Jochen comme dans un rêve. Depuis quand les actes d’opéra duraient-ils quinze secondes? À regret, ils durent se lever. Alors qu’elle s’apprêtait à lui dire les formules banales d’adieux : au revoir, merci pour tout, ravie de t’avoir rencontrée etc., il lui coupa nette la parole. Parfois, l’amour donne des ailes, et va à l’encontre de toute inhibition.
        « Écoute, je n’ai pas l’habitude de dire ce genre de choses aux jeunes filles que je ne connais pas. Mais, aujourd’hui il m’est arrivé quelque chose qui n’arrive parfois qu’une seule fois dans la vie. Le vrai coup de foudre. Je n’ai pas suivi un mot du spectacle. Pendant plus de trois heures, je n’ai fait que te regarder, t’observer, t’écouter rire, t’émouvoir. Je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi fort pour personne. Je ne veux pas te quitter comme cela. J’aimerais passer la fin de la soirée avec toi ! Et ensuite peut-être le reste de la semaine, du mois, de l’année. Je ne sais pas… Il bafouillait. Il ne trouvait plus ses mots, surtout dans ce satané Anglais où l’on n’arrive jamais à exprimer exactement ce que l’on pense. »
        La petite Française sourit. Elle avait un visage de princesse de conte de fée. Douce, gentille, innocente. Il se demanda tout à coup si elle était vierge. Puis chasse très vite cette pensée plus qu’inconvenante.
« Je suis désolée. Je ne sais pas qui tu es, je ne connais même pas ton nom. Je trouve ça terriblement romantique et charmant que tu puisses tomber comme cela amoureux d’une inconnue. Ce simple fait me plait énormément et m’aurait incité à accepter ta proposition. Malheureusement, il y a un problème… Tu n’es pas une fille.».
Ils se quittèrent donc à la porte de l’opéra. Et il la regarda s’éloigner là-bas au loin vers la Porte de Brandebourg. Petite silhouette fine et menue… Regret.


par Jessica Ramani publié dans : Nouvelles
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