Lundi 8 janvier 2007


Nuit blanche à Tel Aviv



    Pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle. Elle avait mis un pantalon blanc presque transparent et un tout petit top très rouge. Elle avait attaché ses longs cheveux bruns en une queue de cheval très serrée et y avait mis du gel, ce qui les rendait brillants. Elle s’était maquillée, trop, comme toute petites filles de seize ans qui se découvrent par un beau matin jeune femme. Avec les copines, elle avait pris le taxi commun, le chirout pour aller sur la Tayelet, cette longue promenade au bord de la mer où se trouvent toutes les boîtes de nuit. Elle était terriblement excitée, sortir ainsi en toute liberté dans une ville étrangère sans parents à qui rendre des compte, avoir toute la nuit devant elle… Elle vivait ces premiers instants d’indépendance avec un bonheur intense qui la grisait.
        Quand elle sortit du chirout, un doux vent frais lui caressa sensuellement le visage. Au loin les étoiles tombaient sur la mer, la lune était ronde et claire, il faisait bon. Elle ne savait pas très bien où elle était censé aller, c’était un jeune israélien, qui sortait depuis la veille avec sa meilleure amie, qui menait la joyeuse petite troupe. Peu lui importait de toute façon, elle savait déjà que cette soirée serait magique.
Ils entrèrent dans un haut bâtiment moderne en face de la mer. La boîte s’étendait sur deux étages avec à chacun d’eux une immense salle dont on ne voyait pas le bout. Il était encore tôt, à peine minuit et tout était encore très calme. Chaque nouveau groupe qui entrait observait toutes les personnes présentes, puis allait commander un verre au bar, avant de s’asseoir dans un de ces fauteuils qu’on avait installé dans des renfoncements sombres, à l’écart de la piste. L’avantage d’être arriver ainsi très tôt, c’était qu’elles se faisaient vite draguer : il y avait peu de concurrence. En quelques minutes à peine, une bande de jeunes israéliens s’était agglutiné autours du groupe de petites françaises, comme une nuée de sauterelles sur un champs de blé. La petite en rouge surtout avait un énorme succès ce soir là. Elle dansa beaucoup, embrassa beaucoup aussi, mais bue très peu, elle n’était pas aussi insouciante qu’il n’y paraissait.
        Puis elle croisa son regard. Il était au bar et commandait un verre. Sa première réaction fut une sorte d’appréhension nerveuse, comme lorsqu’on croise un gros chien et qu’on espère qu’il est bien dressé. Armoire à glace. C’est ainsi qu’elle l’aurait décrit à première vue. Puis il sourit. Son visage s’éclaircie, s’adoucie. Ses grands yeux noirs brillaient comme de la braise, son t-shirt sombre laissait deviner corps fort et puissant tandis que chacun des muscles luisaient à la lumière sous une teinte différente. C’était un ange. De ses traits émanaient humour et dynamisme, de ses gestes, énergie et tendresse. Au second regard, elle su qu’elle l’aimerait, c’était un gros nounours dans le corps le plus sexy du monde.
Il s’approcha d’elle et lui dit en hebreu :
- At yaffa meod…
        Elle comprit qu’il la trouvait jolie, elle lui répondit dans son hébreu très approximatif mais qui faisait complètement craquer les israéliens (ce qu’elle savait pertinemment), qu’il ne la connaissait pas, et qu’il était très impoli de l’aborder de cette manière. L’autre sourit. Il lui prit la main puis la conduisit vers l’extérieur. Elle lui demanda où est-ce qu’il l’emmenait. Il lui répondit : au plus bel endroit du monde. Elle s’arrêta soudain. Elle n’avait pas confiance. Puis il lui lança à nouveau son regard de nounours. Il avait l’air si honnête, si franc, si plein de bonnes intentions. Elle regarda un instant au ciel, comme pour solliciter une protection divine, pris une grande inspiration et le suivit, un peu effrayée, et très curieuse. Il l’installa dans sa voiture, se mit au volant et démarra. La route qu’il avait prise longeait la mer, il s’arrêta peu après être sorti de la ville. A nouveau il lui prit la main et la conduisit sur la plage.            
        C’était une toute petite crique, très différente des larges plages bondées qu’il y avait sur la Tayelet, où l’on ne pouvait poser sa serviette sans empiéter sur celle du voisin. Elle était très étroite,on n'y tenait pas à plus de cinq en largeur, et complètement vide. On se serait cru au bout du monde. Devant elle, la méditerranée s’étendait lisse et calme comme un lac. La lune s’y reflétait, lui donnant une couleur argent. Une douce brise apportait avec elle tous les parfums de ses vacances, un subtil mélange de pin, de figuier, d’olivier et de menthe. Un peu de thym aussi, de romarin et de lavande. Odeur du sable, de la mer. Odeur aussi de cette chaleur si écrasante le jour mais qui leur laissait un court répit cette nuit. Elle ferma les yeux et se laissa langoureusement  enivrer par l’air du pays le plus cher à son cœur. L’autre ne bougeait pas. Il semblait ailleurs, lui aussi absorbé par ses propres pensées. Elle le regarda. Ses yeux, perdus dans l’horizon avait l'air mélancolique.
        Il s’allongea sur le sable. Elle fit de même. Doucement, il s’approcha d’elle, elle posa sa tête sur son épaule, sans y penser. Elle était comme hypnotisée par le lieu où elle se trouvait. Tous deux, la tête dans les étoiles ouvraient en cœur leur esprit au sable, au vent, à la mer, en complète communion avec Israël, la terre de leurs ancêtres. Ils n’avaient pas de sentiments l’un pour l’autre, mais partageait ensemble leur amour pour ce pays. Ils passèrent la nuit ainsi, sans bouger. Elle s’endormit au bout de quelques heures, bercée par le murmure des vagues et par la douceur de l’air. Lui ne dormit pas. Mais il était heureux. Il avait partagé son amour pour sa terre, terre qu’il allait bientôt quitter.

        Quand elle se réveilla, au premier rayon du soleil, elle vit qu’il la regardait. Elle remarqua alors qu’ils ne s’étaient presque pas échangé un mot de la nuit, et de ce fait n’osa pas lui parler, comme si cela risquait de rompre la magie de cette rencontre. C’est lui qui prit la parole. Il lui demanda si elle avait bien dormi, puis le nom de son hôtel pour qu’il puisse la raccompagner. Ils reprirent alors la voiture, et se quittèrent à la porte de l’hôtel. Alors qu’il s’apprêtait à redémarrer, elle s’approcha de la voiture. Elle l’embrassa puis lui dit à l’oreille : Toda, merci. Dernier regard, plus de nounours cette fois, mais un ange.
Le lendemain, c’est le cœur lourd qu’elle prit le chemin de l’aéroport pour rentrer chez elle à Paris. A côté d’elle à l’enregistrement des bagages, attendait un jeune homme à l’allure familière. C’était lui.
« Alors tu pars aussi ?
- J’aime mon pays, mais la vie est trop dure ici. En travaillant comme un forcené je n’aurais même quoi faire vivre ma famille. Je m'en vais, définitivement. »
Dans son regard, tristesse mais détermination. Comme elle, le pays de son cœur ne serait pas celui de sa vie. Triste destin d’une terre que tout le monde s’arrache, mais où il est si difficile de vivre.

par Jessica Ramani publié dans : Nouvelles
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