Vendredi 3 août 2007
Sauvés
Cela faisait trois ans déjà que les allemands avaient envahi mon joli petit pays, le Danemark. Grâce au courage et à la ténacité de mon roi, nous n’avions pas encore eu trop de problèmes. Il semblait assez clair qu’Hitler voulait éviter un bain de sang dans ces terres nordiques, aryennes s’ils en étaient… Cependant depuis un certain temps, je sentais autours de moi une agitation suspecte, des rumeurs se répandaient… quelque chose allait se passer. Je n’oublierai jamais cette journée de Septembre où je fus sauvée, moi et toute ma famille.
Ce jour là, beaucoup de travail m’attendait : le soir devait être Rosh Hashana, le nouvel an juif, et malgré la guerre, la peur et le rationnement, je voulais offrir à mes enfants une belle soirée. Je me mis donc très tôt à mes fourneaux. Vers midi, mon mari rentra plus tôt que prévu. Jamais je ne l’avais vu dans un état pareil. Les yeux exorbités, le souffle court, il entra dans la cuisine, ferma la porte derrière lui.
« C’est pour ce soir… déclara-t-il d’une voix étrangement calme, presque morte.
- Quoi donc ?
- La rafle. L’information a filtré dans les cercles de la résistance danoise. Nous devons tous nous retrouver à la synagogue ce soir, trois heures avant l’heure de Rosh Hashana..
- Que va-il se passer ? Comment allons-nous faire ?
- Je ne sais pas. Ils m’ont dit de venir ce soir avec toute ma famille, une action va être tentée. Continue à faire comme si de rien n’était je ne veux pas inquiéter les enfants. Je monte préparer une valise avec nos affaires les plus indispensables, nous n’aurons sans doute pas la possibilité d’emporter grand chose ».
Il ferma la porte. Je continuai à éplucher mes pommes de terre, sachant à présent que personne ne les mangerait. Je pleurai. En plus du rôtie que j’avais prévu, je préparai quelques sandwichs qui ne seraient probablement pas de trop si la nuit devaient être aussi dure et terrifiante qu’elle s’annonçait alors. Vers cinq heure j’habillai mes deux fils Martin et Daniel huit et dix ans de leurs plus belles tenues, comme je le faisais toujours pour les fêtes. Puis en famille, nous prîmes les petites rues du centre ville pour nous rendre à la synagogue. Mon mari avait pris la plus légère de nos valises, il ne devait pas s’y trouver quoi que ce soit de superflu. Moi j’emportai dans mon sac quelques provisions. La synagogue avait toujours été bien assez grande pour la communauté de Copenhague, peu nombreuse, sept milles âmes, et peu fervente. Mais ce jour là, elle était tellement bondée que je me demandais même si nous arriverions à tous nous y caser. Exceptionnellement, je montai avec mes garçons à l’étage d’ordinaire réservé aux femmes. Je n’avais pas le courage de m’éloigner d’eux et puis il y avait tout de même un petit peu moins de monde en haut.
Vers six heure le rabbin se présenta devant l’ehal, l’armoire où se trouve les rouleaux de la torah. Il était accompagné de deux hommes que je n’avais jamais vu auparavant.
« Dieu ce soir, a décidé de nous soumettre à une rude épreuve. C’est cette nuit, alors que nous aurions dû être dans nos foyers à fêter en famille le nouvel an, que les nazis ont décidé de faire une grande rafle pour nous conduire vers des camps de travail et de mort en Pologne. Grâce à dieu, l’information a été interceptée par des membres de la résistance, et nous avons eu le temps d’organiser un moyen de fuite. Tout au long de la soirée, des camions vont vous prendre et vous emmener vers de petites villes sur la côte, où vous serez hébergés en attendant un transfert vers la Suède. Il n’y a aucune raison de paniquer, si chacun attend son tour calmement, tout se passera bien. A présent, prions… »
Le premier camion ne tarda pas à arriver. Il fut réservé au mères de famille nombreuses. A un rythme soutenu, ils défilèrent les uns après les autres. Je pris avec mes enfants, mais sans mon mari le septième camion. Je me demandai si je reverrai jamais Peter. J’avais cependant des pensées plus urgentes qui se précipitaient dans mon esprit alors que je grimpai dans le véhicule. Qu’allait-il se passer ? Comment allais-je me cacher dans cette ville où je ne connaissais personne ? Allions-nous un jour revoir Copenhague et notre maison ? Et si nous croisions une troupe allemande ? J’essayai difficilement de cacher mes angoisses à mes enfants déjà bien assez terrifiés. Bientôt nous débarquâmes dans la petite ville d’Helsingor, une des plus proches de Suède par la côte. Nous fûmes dispersés par petits groupes de vingt. Mené par un membre de la résistance nous nous arrêtâmes devant cinq maisons, et à chaque fois une famille y fut installée et cachée par les habitants. Je fus ainsi confiée à une petite famille danoise bien semblable à la mienne. Ils avaient aussi deux petits garçons. Ils nous avaient préparé trois couchettes dans leur cave. Je crois que ce soir là, je ne fus qu’à deux doigt de m’effondrer en larme, de peur et de reconnaissance. Nous risquions tous notre vie. Je passai la nuit sans dormir, après avoir donné tous les sandwichs à mes enfants, très rassurés à présent qu’ils avaient un toit sur leur tête, plus tout à fait conscients du danger qui continuait nous guetter. Dès le lendemain, notre guide de la veille vint nous chercher pour prendre le bateau qui nous conduirait en Suède, notre refuge. Une fois de l’autre côté de ce petit bras de mer, je soufflai enfin. Dans ce pays neutre et calme, les allemands ne viendraient pas nous chercher. A nouveau accueillis dans une famille, je passais la fin de la guerre dans un calme relatif, à faire de mon mieux pour me rendre utile auprès de ceux qui sauvaient ma vie, et celle de mes enfants. Quelques semaines après mon arrivée j’eu l’immense bonheur de retrouver mon Peter. Ainsi nous avions tous été sauvés. Tous les soirs, je cherchais mes mots pour remercier dieu de cet incroyable miracle.
Deux ans plus tard, ce fut dans une atmosphère de grande allégresse que nous allions faire le chemin inverse pour rentrer chez nous. Je retrouvais ma maison dans l’état où je l’avais laissée. Ni destruction, ni pillage. Une voisine avait même laissé devant la porte un petit message de bienvenue…

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